La Santé est un art, et non une science exacte et rationnelle

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Enseigner la Santé Intégrative au Conservatoire Nationale des Arts et Métiers

Q : Que signifient l’enseignement et l’apprentissage pour vous ?

 ALAIN TOLEDANO : « On n’enseigne pas ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir ; on enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est », disait Jean Jaurès.

Enseigner c’est faire apprendre une science, un art, une discipline, à quelqu’un ou à un groupe. On enseigne en donnant des cours ou des leçons, en montrant. Enseigner quelque chose équivaut à communiquer et à transmettre une connaissance ou un savoir.

Apprendre c’est acquérir par l’étude, par la pratique, par l’expérience, une connaissance ou un savoir-faire. On apprend quelque chose qu’on ignorait. Créer le meilleur environnement pour l’apprenant est la base de la pédagogie, celle-là même nécessaire à éveiller le désir d’apprendre.

J’aime le paradoxe de l’enseignant qui est toujours l’élève de son élève puisque, à travers leur relation, il est toujours celui qui apprend le plus. Enseigner c’est continuer à apprendre ce que l’on enseigne.

L’homme libre a la charge de conduire l’âme de l’élève qui lui est confié, et de le mettre en contact avec la matière étudiée.

Heidegger disait justement : « Seul celui qui peut véritablement apprendre, et seulement aussi longtemps qu’il le peut, celui-là seul est capable d’enseigner ».

Q : Pourquoi avez-vous intitulé votre leçon inaugurale au CNAM : « La Santé est un art, et non une science exacte et rationnelle » ?

ALAIN TOLEDANO : Emmanuel Kant, philosophe de l’idéalisme par excellence, disait « la Médecine est un art et non une science exacte et rationnelle ». Tel fût le premier enseignement transmis par nos maîtres en faculté de Médecine, sans forcément que tous étudiants n’en saisissent pleinement le sens.

Si l’enseignement en faculté de Médecine fabrique encore de bons professionnels, prêts à traiter les maladies, suffit-il pleinement à transmettre la capacité de prendre soin de la santé dans toutes ses dimensions ?

A une époque où la Médecine préempte en grande partie les problématiques en Santé, où l’Hôpital incarne un système sanitaire qui le dépasse pourtant, et où la réforme en santé se fait pressante, la repenser dans les savoirs à acquérir et les enseignements à transmettre est un devoir de citoyen plus qu’une préoccupation exclusivement médicale. C’est aussi pour cela qu’enseigner la Santé en dehors de la faculté de Médecine où j’enseigne la cancérologie me semblait judicieux.

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Q : Mais alors quelles différences faites vous entre « Art et Science » ?

ALAIN TOLEDANO : On oppose souvent l’art et la science, de la même manière que la médecine est souvent confondue avec le progrès technique.

La science est l’ensemble des connaissances issues d’une méthode, et donnant lieu à une argumentation ; lorsque l’art exprime l’ensemble des procédés à l’aide desquels l’homme produit une œuvre, afin d’assurer sa conservation ou son bien-être physique, ou bien sa jouissance intellectuelle ou morale.

Historiquement, la Médecine fut enseignée avec les arts libéraux, puis ensuite avec les arts mécaniques dits utiles, et enfin dans les facultés de sciences.

Si l’organisation de l’enseignement dans une société est révélatrice de sa maturité culturelle et intellectuelle, il nous importe de nous demander comment cette évolution a impacté notre vision de la médecine, et par extrapolation notre perception de la santé ?

Q : Quelle est l’importance de l’histoire de l’enseignement pour notre vision de la Médecine d’aujourd’hui ?

ALAIN TOLEDANO : L’époque d’une Médecine des arts libéraux, puis des arts mécaniques n’est pas si lointaine.

Les arts libéraux se distinguaient des arts serviles et des beaux-arts, et sont restés longtemps la base de l’enseignement.  Pour exemple, la poterie ou la menuiserie étaient des savoir-faire et des techniques qui avaient en commun de transformer une matière tangible ; ces arts serviles n’étaient anciennement pas enseignés à l’école supérieure.  La matière sur laquelle portent les arts libéraux est intellectuelle et intangible, cette connaissance désintéressée était, elle, considérée comme supérieure, et enseignée vertueusement.  Paradoxalement, l’ancien monde des arts serviles et techniques constitue maintenant la principale source des sciences exactes modernes.  Alors que les arts libéraux visent la connaissance du vrai, en se libérant de la pesanteur de la matière, les beaux-arts eux visent la contemplation du beau (comme par exemple la peinture ou la danse).

A une époque pas si ancienne, la philosophie et la médecine étaient comptées dans la liste des arts libéraux. Ceux-ci se composaient par ailleurs des arts de la parole : le trivium, c’est à dire la grammaire, la rhétorique, et la dialectique.  Ils garantissaient l’élégance et la cohérence du discours (dont la Médecine ne saurait portant se passer). Les arts libéraux, au nombre de sept, étaient complétés par le Quadrivium, représenté par le monde du sensible. Il s’agissait d’une première maîtrise des sciences mathématisées qu’étaient la Musique, l’Arithmétique, la Géométrie, et l’Astrologie. Elles permettaient de se libérer de la pesanteur de la matière, au sens propre et figuré.  Les écoles d’arts libéraux ont permis la création de facultés d’arts libéraux au sein d’universités, au 18e siècle. Puis nous avons fait face à l’évolution et la mutation du sens des mots comme le mot libéral. Plus tardivement, la Médecine a cessé d’être enseignée avec les arts libéraux. Les arts mécaniques, quant à eux, regroupaient des disciplines techniques et pratiques, au nombre de sept ; dont 3 étaient externes à la nature, et censées la protéger des préjudices : l’Armement, la Navigation, et le Théâtre ; et 4 étaient internes à la nature afin qu’elle soit nourrie alimentée et entretenue : l’Agriculture, La Chasse, La Fabrication de la Laine, et enfin la Médecine.

Voyager dans l’histoire de cet Enseignement nous enjoint de savoir et pouvoir utiliser les arts sans les diviser, mais aussi mêler harmonieusement leurs propriétés.

Après cela, les sciences modernes conquérantes ont chamboulé aussi lentement toutes les classifications et les hiérarchies imposées, avec des effets en particulier dans l’enseignement. La scission entre études de lettres et de sciences, plus tardive au niveau secondaire, a rendu peu compréhensible la structure unitaire des arts libéraux. La Médecine gagnerait à reconnaître sa part d’Art et sa part de Science, pour avancer harmonieusement.

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Q : Pourquoi avoir choisi le Conservatoire Nationale des Arts et Métiers pour enseigner la Santé Intégrative ?

ALAIN TOLEDANO : Si l’enseignement de la Médecine a historiquement compté parmi les arts libéraux puis les arts mécaniques, celui de la Santé doit écrire son histoire, aussi bien dans les arts que dans les sciences, et bien entendu intégrer les sciences humaines autant que les sciences fondamentales.

L’Abbé Grégoire, principale figure de la Révolution française, prônant l’abolition des privilèges, de l’esclavage, et suffrage universel masculin, a fondé le Conservatoire National des Arts et Métiers.
Quoi de plus naturel que d’installer une chaire en Santé Intégrative au conservatoire national des arts et métiers.

 « La Santé est un art et non une science exacte et rationnelle ».

Q : Comment envisagez-vous « l’art d’enseigner » la Santé intégrative ?

ALAIN TOLEDANO : Pour mieux transmettre des connaissances et des savoirs en Santé, l’exercice pédagogique s’apparente à un effort rhétorique de persuasion. Comme Aristote le décrivait déjà il y a 2500 ans, l’Ethos-le Logos- et le Pathos sont les trois ingrédients indispensables.

L’Ethos, c’est la confiance que l’apprenant accorde à l’enseignant. Le Logos, c’est les arguments que l’enseignant soumet aux jugements des étudiants. Le Pathos, c’est la disposition émotionnelle dans laquelle l’enseignant met l’étudiant. On dit « apprendre par cœur » car les anciens étaient persuadés que le siège de la mémoire n’était pas dans le cerveau, mais dans le cœur. Ils avaient remarqué qu’on retenait mieux ce qui faisait battre notre cœur et qui créait chez nous des émotions fortes. Le regard, la voix, le style, tout compte pour enseigner et apprendre de la meilleure des façons. De l’enseignant, ce sont la dévotion, le talent et la passion qui marquent les esprits. « Il vaut mieux enseigner les vertus que condamner les vices » écrivait Spinoza. « La soif de savoir », autant que « le besoin de connaissance », se nourrit des improvisations, de la dialectique, du temps de parole, de la pédagogie, et de l’attention. Parce que le savoir est vivant, la pédagogie, entendue comme capacité de rendre vie à ce qui est mort, est une fiction. En vérité, la seule pédagogie qui soit, est celle du maître qui ne cesse d’apprendre, d’apprendre lui-même ce qu’il croit déjà savoir. Savoir en effet signifie : pouvoir apprendre.

André Gide disait : « un bon maître a ce souci constant : enseigner à se passer de lui ».

Q : Vous avez évoqué le devoir d’apprendre des professionnels de la Santé, pouvez-vous l’expliquer ?

ALAIN TOLEDANO : Le devoir d’apprendre est engagement moral et spirituel pour tous, et pour tous les professionnels de Santé. Devoir, c’est être obligé à quelque chose par la morale, par la loi, par sa condition ou encore la bienséance. S’il est admis que lorsqu’on n’enseigne pas un savoir, on l’oublie plus facilement, dans certaines cultures, enseigner et apprendre sont un devoir.

Prenons par exemple le Talmud, dans la culture juive, il y est prescrit un devoir d’enseignement à ses enfants ; « ses élèves » sont d’ailleurs appelés « ses enfants ». Le temps alloué à l’étude, comportant l’enseignement et l’apprentissage, y est également prescrit. Il doit idéalement être divisé en trois : un tiers doit être consacré à l’étude des textes, un tiers à l’étude des commentaires des textes, et un tiers à la réflexion, c’est-à-dire à tirer des conclusions des prémisses, faire des déductions et des comparaisons entre les concepts. Chacun a besoin d’étudier pour l’aider à améliorer sa relation au monde. Néanmoins, l’apprentissage seul, sans transmission, indique une grande faille dans l’accomplissement de son devoir. Celui qui apprend en sachant que d’autres lui demanderont des explications sera bien plus motivé à travailler avec plus de zèle et d’assiduité ; « j’ai appris beaucoup de mes professeurs, plus encore de mes amis, mais j’ai d’autant plus appris de mes disciples. « Les élèves forcent le maître à atteindre un plus haut niveau de compréhension. Apprendre, comme enseigner, est vitale à notre civilisation autant qu’à nous même. L’idéal est d’incarner ce que l’on enseigne, et d’enseigner ce que l’on incarne. Pour un soignant, l’équilibre s’obtient souvent en partageant son temps entre le soin, la recherche, l’enseignement et l’apprentissage. Enseigner des actes prend souvent plus de sens qu’enseigner des paroles. Alors que les hommes apprennent en enseignant, beaucoup considèrent qu’ils n’enseignent pas, mais qu’ils racontent. La notion de plaisir d’enseigner et d’apprendre reste aussi centrale que la pédagogie qu’elle sous-tend. Si les bases scientifiques sont enseignées par le maître à son élève, l’humilité nous fait constater que la technologie est le plus souvent enseignée par l’élève à son maître. Les nouveaux métiers en santé sont autant le sujet d’avenir, que les métiers d’aujourd’hui qui seront exercés d’une nouvelle manière dès demain.

Q : Quels enseignements dispenserez-vous en Santé Intégrative au CNAM ?

ALAIN TOLEDANO : Le socle de l’enseignement sera d’enseigner la Santé comme dépassant l’absence de maladie, dans toutes ses composantes : physique, mentale, sociale, émotionnelle, sexuelle, environnementale… et même numérique ! La logique et le mouvement des enseignements seront intégratifs, puisque tous les acteurs en Santé contribuent à notre système, de la même manière que l’Hôpital n’est qu’une infime partie des préoccupations en Santé. Combiner une vision globale de la Santé et le mouvement Intégratif, permettra de (re)former les professionnels de soins en exercice, comme les nouveaux, autant que (trans)former les soignants de demain. Les patients, les associations, les entreprises, les industries, et toute la société doivent être formés en Santé Intégrative. Des certificats de spécialisations, de capacités, voire des unités d’enseignement innovantes dans les masters, seront mis en place. Pourquoi pas un jour un doctorat en Santé Intégrative ?

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